« Aucune vie humaine se comportant de façon ouverte et libre envers les objets ne suffit pour accomplir ce qui dans l’esprit de chaque homme est potentiellement présent ; cela et la mort divergent. » (T.W. Adorno. Dialectique négative, Paris, 2003, Payot, p. 446.)
Cette citation semble indiquer le renversement conceptuel qui est à l’œuvre chez Adorno en ce qui concerne sa propre métaphysique. Comme il l’affirme lui-même dans un cours : « La métaphysique est cette forme de philosophie dont les objets sont les concepts ; et à vrai dire les concepts au sens fort, au sens où un primat – et ce faisant un plus haut degré d’être – leur est presque toujours accordé sur les étants et les faits qu’ils désignent et dont ils sont tirés. » (Id. Métaphysique ; Concept et problèmes, Paris, 2006, Payot, p. 35.) Ce qui intéressant, si je puis me permettre cette liaison qui pourrait apparaître comme frauduleuse, est la présence de « primat » qui est généralement attribuée, dans la philosophie adornienne, à l’objet. Ce primat est, pour le dire schématiquement, celui du non-identique, de ce « plus » au sein de l’objet qui résiste à sa conceptualisation et à son inscription complète dans une identité réificatrice : celle du concept.
Dans le primat qui est celui de la métaphysique traditionnelle, celui qui s’adresse aux concepts, l’on vise ni plus ni moins, derrière les contingences fluctuantes du monde matériel, ce qui serait immuable, immobile, éternel, sempiternel. Or cette conception de la métaphysique a subi maints mouvements de critiques et de sauvegardes au cours de la modernité philosophique en particulier depuis l’avènement de la philosophie kantienne.
La prétention du discours métaphysique qui était celle de connaître l’infinitude de l’Être ne su survivre à la Critique de la Raison pure. Les objets qui sont ceux de la réflexion métaphysique, les concepts en tant que concepts, sont, dans le cadre de la théorie de la connaissance kantienne, inscrits dans le soustrait de toute phénoménalité. Leur expérience nous ne pouvons faire, ils sont donc, selon l’avis de Kant, inconnaissable…
Loin de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, Kant effectue une sauvegarde de la métaphysique par un transfert de cette dernière vers la philosophie pratique qui partage avec la métaphysique une « pulsion » en commun : toutes deux sont orientés vers le royaumes des fins ultimes ; finalités des actions pour la morale et finalités du monde pour la métaphysique. Ma connaissance de la philosophie kantienne étant toujours trop limitée, je suis dans l’incapacité de pouvoir sortir de cette situation de généralité banale à partir de laquelle j’essaie de tester la fécondité de mes réflexions ! Cela étant dit, malgré la difficulté que cela représente, je crois que ce transfert de la métaphysique vers la philosophie pratique a des conséquences notables :
- L’ouverture sur une expérience intérieure de ce qui est métaphysique qui se dérobe à la connaissance ; le sentiment d’une certaine conception de l’infini, d’une certaine conception du bien, etc.
- L’arrimage ferme entre la pensée morale (Moralität) et la réflexion métaphysique où chacun n’est qu’une face différente d’une même médaille.
Pour Hegel, ferme critique de Kant, l’idée d’un en-soi qui se soustrairait à la connaissance parce que non phénoménalisé est non recevable. Comment ce qui permet la connaissance et en est son expression la plus parfaite peut-il se soustraire à la connaissance elle-même ? Ainsi, pour Hegel, l’en-soi prend une forme toute différente ; celle d’une connaissance reçue, non questionnée, qui exprime une vérité qui peut être reformulée lorsque l’expérience contredit cette identité entre le concept et la chose qu’est l’en-soi. Ce qui était rejeté de la connaissance par Kant est réintégré par Hegel. La métaphysique – qui prend la forme de la Logique dans son système – permet une connaissance. De la division kantienne, la raison retrouve, à travers Hegel, une unité.
À ma connaissance, il ya cependant la survivance d’un élément kantien (parmi tant d’autres !) chez Hegel, celui d’expérience métaphysique qui est celle de l’unité de l’être et de la vérité, du sujet et de l’objet qui peut être intuitionnée à travers la présentation à soi de l’idée de la mort. Expérience négative de la mort, intuition de la dissolution d’un étant retournant dans l’infini d’où il s’était séparé. Expérience négative d’une théodicée sécularisée où « l’être-là (Dasein) temporel sert l’éternel par l’anéantissement qui habite son concept [en tant que fini], un éternel qui se présente dans l’éternité de l’anéantissement. » (Id. Dialectique négative, p. 437.)
Depuis Hegel, la mort est ce qui permet l’entrée dans la métaphysique car elle est le symbole de cet infini duquel nous venons et vers lequel nous retournerons impérativement et par lequel nous délimitons et déterminons notre expérience dans ce monde.
Le primat de l’objet proposé par Adorno tente, pour plusieurs raisons que je ne présenterai pas maintenant car elles me sont encore trop étrangères, de renverser ce rapport à la mort et de s’ouvrir à un infini de l’être qui ne passe pas par sa néantification. De savoir si le néant est quelque chose qui, ontologiquement parlant, est, je n’en ai aucune idée. Je pense surtout que la capacité de néantification est une capacité humaine qui s’exprime mieux que nulle part dans la politique. Cet infini de l’être passe, selon Adorno, par un rapport ouvert à l’objet ; une ouverture qui ne vise pas sa compulsive fermeture dans l’identité du concept. (À ce sujet voir le très formel Notes sur la pensée philosophique dans Notes critiques, sur lequel je reviendrai nécessairement.) S’opposer aux métaphysiques de la mort c’est aussi s’opposer au primat du concept, car l’expérience métaphysique dérive ni plus ni moins de l’expérience de la chose. Cette métaphysique prend donc la forme non plus d’une philosophie première, mais bien d’une philosophie dernière. Philosophie qui critique la violence que le concept peut enclenché dans l’expérience, mais qui sais que la pacification de l’existence ne passe pas par autre chose que le concept lui-même en tant qu’il permet la détermination historique de la praxis.
Je n’ai pas pris la peine d’expliquer les raisons qui poussent Adorno à vouloir sauvegarder la métaphysique pour une raison bien simple : je ne le sais pas moi-même. Les raisons qui me poussent à vouloir conserver la métaphysique tergiversent entre le mysticisme et une intuition forte qu’il y gît quelque chose de fondamental et à ce niveau la prudence est de mise.