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Déjà quelques années avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, Walter Benjamin avait, dans son célèbre aphorisme sur l’Ange de l’Histoire, fait place à une histoire de la victime, à la place que devrait avoir cette dernière dans l’histoire «officielle». Cet aphorisme, très troublant par ailleurs, interpelle une toile de Paul Klee intitulée Angelus Novus où l’on aperçoit un ange qui n’a rien de semblable à la représentation iconographique de l’ange chrétien. L’Ange nouveau n’est pas le représentant à la fois corporel et céleste de Dieu; il se présente dans un certain archaïsme, comme s’il était rescapé de la Naïveté. Il n’est pas dans le calme pieux que nous, humains, serions en mesure d’attendre de celui que nous croyons être le représentant de l’absolu bien…
Paul Klee – Angelus Novus – 1910
La tradition idéaliste de l’histoire qui trouve sa forme aboutie chez Hegel est écartée par W. Benjamin : selon lui, l’ange de Klee fixerait le passé qui ne se présente plus comme une linéarité horizontale composée d’évènements mais comme «une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds.» Ce passé est fait de l’abîme de douleur qui marque tout ce qui y est refoulé; le passé auquel fait face l’ange, c’est le passé tel qu’il n’est pas présenté dans l’histoire, car l’histoire est justement le récit du passé réactualisé et épuré de sa souffrance. L’histoire fait du passé une réification. Le passé que regarde l’ange est l’amas des résidus laissés derrière par les dominés, la souffrance qu’ils ont dû nier pour survivre ou revivre. Cet amas est celui des ruines et des corps dont le dominant n’a pas osé tenir compte. Ce passé est la totalité de ce qui a été sacrifié en termes de monde humain pour réactualiser la violence et la souffrance dans le présent, pour qu’elle se manifeste à chaque fois comme un phénomène nouveau. L’ange veut justement «s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré» pour faire entrer les victimes dans l’histoire, leur donner parole, faire revivre ce qui n’avait aucune raison de mourir sauf celle de la consolidation du pouvoir.
Mais cet ange, aussi céleste soit-il, n’a pas de prise sur le passé :
[…] du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel.
Alors que l’histoire refoule les victimes et que ces dernières refoulent leur passé et que tous regardent vers un avenir qui converge en un point, l’ange regarde le désespoir dans les yeux! Il fixe le passé négatif, ce qui était de l’ordre de la contradiction. Nulle part est-il fait mention que l’ange ne puisse pas se retourner, mais cela n’empêchera pas qu’il sera pris dans la tempête : s’il fait face au passé, c’est par choix. Mieux vaut regarder le désespoir et tenter de le saisir tel quel, que de se laisser emporter par cette tempête que «nous appelons progrès» vers un avenir déjà dessiné dans l’unidimensionnalité, tout en oubliant le passé, d’où l’absence de contingence future émerge. L’Ange désire faire revivre la parole qui a été bâillonnée et cherche à constater qu’il est possible de faire parler ce désespoir, comme réponse à ce présent qui a oublié beaucoup de la souffrance infligée dans le passé pour qu’il puisse devenir présent. La provenance même de cette tempête ne présente pas seulement le double visage du progrès, mais aussi du paradis, figure du bien absolu et de l’absolu bien, qui se présente lui-même comme un Janus bicéphale : de sorte qu’il est impératif pour Adorno d’affirmer : «même l’arbre en fleur ment, dès l’instant où on le regarde fleurir en oubliant l’ombre du Mal.» Le tout qui dirige le monde n’est plus nécessairement un Esprit philanthrope et c’est l’apparition du doute face à cette histoire qui nous importe.
Cet aphorisme de Benjamin préfigure de la tentative faite par Adorno et ses collègues de Francfort et même de Vienne – en musique – dans leur réflexion portant sur la possibilité d’une réponse éthique au phénomène totalitaire sans reproduire, pour une fois, les schèmes de domination de l’Occident qui, éventuellement, menèrent au totalitarisme.
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Mots-clefs : Allemagne, Aphorisme, Arts, Considération autonome, Notes de lecture, Peinture, République de Weimar, Theodor Adorno, Walter Benjamin
Un commentaire
Mercredi, mars 19, 2008 à 15:50
excellent, je te suis complètement sur l’analyse que tu fais de cette thèse, mais moins à partir de la conclusion, qui dénote une vision plutôt “adornienne”.
Une remarque néanmoins qui rentre dans la problématique de l’oubli. Benjamin n’occulte jamais la dimension messianique (d’où la figure de l’ange) de l’histoire : la rédemption du passé repose sur les générations présentes. L’oubli de la souffrance est la fatalité de l’écriture de l’histoire, formelle et réifiée, mais faut-il rappeler que chez Benjamin, l’aura par exemple est un a-présent : “une trame singulière d’espace et de temps: l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il”. L’oeuvre d’art – et non les biens culturels – peut opérer ce travail de rédemption/réconciliation : “la volonté de sauver le passé en ce qu’il recèle de vivant, au lieu de l’utiliser comme matériau du progrès, n’a pu se satisfaire que dans l’art, dont l’histoire elle-même fait partie en tant que représentation de la vie passée”. (Dial. Raison, p. 48)
Donc, l’ange n’a pas de prise sur l’histoire, mais l’histoire est saturé d’à-présent (thèse XIV) et c’est le rôle de l’historien matérialiste de faire exploser le continuum de l’histoire pour en reconnaître le “signe d’une chance révolutionnaire dans le combat pour le passé opprimé” (thèse XVII). Difficile de croire en la rédemption de l’histoire après le totalitarisme, néanmoins, la thèse de l’angelus novus m’a toujours paru en décalage par rapport au reste des thèses sur le concept d’histoire. Ainsi que penser de “À nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne point la repousser.” (thèse II)
Néanmoins, sa force poétique en fait une figure évocative puissante et invite à penser ses ruines à l’égal des mutilations adorniennes.
Enfin, j’admets que Benjamin meurt avant que l’étendue de la barbarie ne soit mise en place, mais Marcuse lui-même, par exemple, cherchera toujours les agents potentiels de l’émancipation. Ou faut-il croire Adorno pour qui chaque chose porte désormais le sceau indélébile du Mal et que la beauté n’est beauté que négativement, de ne pas montrer l’étendue de la barbarie ?
salutations uqamiennes,
anarkali