J’entretiens un rapport ambigüe (nouvel ortographe I hate you!) avec You-Tube; cependant, le site reste un incontournable car il a réellement révolutionné le rapport avec le media qu’est le vidéo. Parmi ses usages extrêmement intéressant, l’on peut nommer la démocratisation de la production et de la diffusion des courts-métrages et la présence de certains intellectuels qui utilisent cette plate-forme pour prendre parole.
Marcuse décrivait dans L’Homme Unidimensionnel la dualité du rapport à une œuvre telle qu’elle se présente au monde dans l’univers contemporain. Je prendrai l’exemple de la IXe Symponie de Beethoven (exemple que je pense être celui de Marcuse, mais j’ai failli à retrouver le passage précis), cette symphonie est exigeante: d’abord sur le plan de l’écoute comme le sont presque toute les symphonies, cependant la IXe pose le problème de l’exigence du temps 76 minutes (moyenne de la plupart des interprétations) les deux combinés posent l’exigence de ne pas morceler l’œuvre (comme ce devrait être le cas pour toutes les œuvres). Or combien de fois pour des exigences futiles nous a-t-on servi que des portions de mouvements de cette oeuvre? La championne étant nécessairement la maintenant insupportable Hymne à la joie…
»O Freunde, Freunde, nicht diese Töne!«
Marcuse questionne ce rapport démorcelé à l’œuvre et voit une tension entre le fait que les ondes radios permettent une diffusion sans précédent et ainsi démocratise l’écoute des plus grandes œuvres musicales et un second fait corollaire: la syntonisation de l’écoute est sélective dans l’attention et dans le temps. Tous peuvent écouter la IXe en faisant la vaisselle, le ménage, dans la voiture, en cuisinant; tous peuvent ouvrir la radio en plein milieu de l’oeuvre et la fermer avant la fin. Le résultat est désolant: le médium qu’est la radio fait lui même le morcellement et les grandes œuvres ne sont plus. La démocratisation du rapport à l’œuvre et de sa diffusion c’est faite à l’envers au détriment de la culture et de sa sensibilité qui doit nous accompagner au fil de notre existence.
Avant L’Homme Unidimensionnel, Adorno dans un chapitre intitulé La production industrielle des biens culturels publié dans La dialectique de la Raison s’étonnait de l’idéologie fondamentale qui sous-tendait la diffusion «démocratique» des œuvres musicales en version intégrales (comme si d’autres versions pouvaient réellement exister par elle-même) à la radio: durant des mouvements plus calme de l’œuvre – tel l’Adagio molto e cantabile du troisième mouvement de la XIe – une voix annonçait le plaisir qu’avait le diffuseur de présenter cette pièce en intégrale et sans interruption commerciale. Comme si cette pièce était tout à coup plonger dans une objectivité à l’extérieur de toute idéologie: le fait de penser comme une exception la diffusion d’une œuvre sans qu’elle soit interrompue de publicités est un phénomène hautement idéologique. Le fait d’exprimer le bonheur d’un diffuseur est également idéologique. Au moment où Adorno écrivait ces réflexions, la télévision en était à ces premiers balbutiements, il était prit d’effroi devant la pensée qu’un jour des films pourraient être diffusés au petit écran…
Nous avons largement dépassé ce stade, qu’en est-il maintenant avec des plate-forme comme You-Tube ? À l’égard de ce qui vient d’être mentionné, mon avis sur la question est mitigé: You-Tube et cie. sont-ils démocratiques? En apparence, oui. En réalité, moins. D’abord, soyons honnête cette plateforme de diffusion est beaucoup plus celle des grands que celle des petits. Par grands je n’entend pas adultes, mais ceux en moyen financier intégrer en aval au monde de la diffusion: il est devenu populaire (quel rapport avec le peuple?) de lancer une campagne publicitaire sur le net, de reproduire des portions d’émissions de télévisions ou encore de mettre des «previews» pour les futurs grand succès économique de Hollywood…
Et pour les petits? Pour les petits, il ya tout à condition que ce que vous ayez à proposer fasse moins de dix minutes aussi non vous serez obligé de le morceler. Qu’arrive-t-il à une oeuvre, à une réflexion lorsqu’elle se fait couper dans son développement elle retombe au degré zéro? Nous ne pouvons que présupposer de l’intérêt de celui qui la reçoit pour aller la poursuivre, chose qui n’est pas suffisant pour provoquer le dialogue. Mais pour celui qui en aurait envie, il y a la possibilité de présenter une vidéo de 80 minutes en huit parties ce qui n’aurait probablement jamais été possible auparavant…
Un avantage indéniable de l’Internet est qu’il ne propose pas quelque chose que l’on attrape au vol, nous sommes toujours au début de l’œuvre et elle sera (presque) toujours là pour qu’on puisse y retourner; cependant, sauf exception, nous sommes seul devant l’œuvre ce qui peut avoir ses avantages, mais qui rend difficile l’échange sur ce qui est mobilisé par la réception.
Avec Internet, «the medium is not the message»: il y a du très mauvais et du très bon. Et c’est là la principale difficulté d’une telle plateforme: quels critères peuvent être mobilisé pour les différencier? Je ne pourrais répondre à cette question, mais il est évident que les critères reposeraient nécessairement sur un ordre (moral?) individuel. Or, quel est la possibilité de construire ce genre de normativité de manière individuelle dans une organisation rhizomatique tel Internet? Selon moi, il n’y en a aucune: cette normativité doit être intériorisé de façon à ce qu’elle précède l’investissement dans le rhizome. Si une organisation rhizomatique peut à partir du chaos générer l’ordre, il n’est pas dit que cet ordre soit moral il peut tout aussi bien être totalitaire; et dans le cas précis d’Internet, ce n’est pas une expérience concluante car ce ne sont pas que des anomiques qui ont colaboré à l’expansion de la toile. Internet n’est pas le lieux où se pose la question de l’insociable sociabilité, mais il est certainement un lieu où devrait se poser la question de l’impératif catégorique. À cet égard, nous tombons dans le piège qu’a tenté d’évité Hans Jonas à savoir comment, à la fois, constater l’atomisation du social et vouloir conserver pour des fins pratique la fiction d’un universel qui pourrait supporter une morale.

Intomyworldofart, The Line Series no.4, 2008
