Dimanche, avril 27, 2008...5:25

Kunisme & Cynisme

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Dans un cours, nous avions à lire un extrait de Critique de la raison cynique, de Peter Sloterdijk, qui traitait de Diogène de Sinope dit le cynique. L’argumentaire de Solterdijk était basé sur les anecdotes de Diogène qui se sont rendues jusqu’à nous; et je dois dire que, dans le cas du cynisme antique, l’anecdote peut porter plus de sens que le traité de philosophie (qui d’ailleurs n’existe que de manière mythique pour Diogène).

Sloterdijk tentait de montrer le rapport apolitique du cynisme antique et de sa portée en tant que critique sociale; cette tentative est grossière mais intéressante: elle repose sur une comparaison historique entre le kunisme (cynisme antique) et le cynisme moderne. Cette comparaison se base sur un renversement des deux formes: le kunisme se situerait, par sa pratique, à l’extérieur du social afin de le critiquer, mais surtout de critiquer l’élite qui «pour sauver son âme, se salie les mains». Le cynisme moderne serait tout autre pour Sloterdijk; il serait interne au social et fricoterait avec le pouvoir. Ce qui est l’objet de sa critique c’est l’idéalisme des opprimés à penser qu’il peuvent critiquer de manière cohérente le pouvoir en place.

Ce qui est grossier dans la démarche de l’auteur c’est le fait qu’on utilise de manière complètement ahistorique certains concepts: tous les dominants sont nommés bourgeois que ce soit au XXe siècle ou au Ve avant le Christ. Au-delà de la simple erreur conceptuelle, le lecteur peut facilement identifier que Sloterdijk attribuera à des Citoyens de la cité antique des qualités propres aux bourgeois du XIXe siècle.

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N’empêche que lorsque je regarde le surplus d’humoristes que nous avons ici au Québec, je ne peux que penser: tout cet argent accumulé au nom du fait «que c’est l’fun d’avoir du fun» a certainement un lien avec le fait que lorsque l’humour est critique, il ne faudrais pas qu’il fasse grincer des dents. À l’exception d’un sujet qui revient toujours comme si nous venions de le découvrir: la sexualité abordée avec tant de vulgarité et de misogynie qu’il n’y a que friction et pas de critique.

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À Diogène qui cherchait les hommes, je décide à mon tour de chercher les Socrates fous!

Francisco de Goya, Perro semihundido, 131,5 cm X 79,3 cm,
Huile sur canvas, 1820-23, Museo del Prado - Madrid.

5 commentaires

  • Ah mais si tu n’as lu qu’un extrait! Je ne suis pas spécialiste de la chose, mais je ne crois pas que Sloterdijk utilise de manière ahistorique les concepts qu’il convoque. La Critique de la raison cynique est un livre d’une rigueur intellectuelle incroyable. Ce qui fait de ce livre un si grand exemple de rigueur, c’est qu’il est extrêmement exigeant et qu’en même temps Sloterdijk se permet une liberté, parfois douteuse, mais souvent assez inspirante. Ça vaut la peine de lire le livre. Sa réflexion sur Diogène s’approfondit tout au long de l’ouvrage.

  • Le manque de rigueur que j’ai pu constater chez Sloterdijk n’est pas un manque de rigueur philosophique, c’est plutôt un manque de rigueur sociologique. Il est impossible de parler de bourgeois en faisant référence à l’Antiquité; premièrement parce qu’une telle classe n’existait pas et deuxièmement parce que la division sociale de l’Antiquité ne pouvait être comprise dans une division de classe.
    Je dois avouer que tu as parfaitement raison lorsque tu dis: «Sloterdijk se permet une liberté, parfois douteuse, mais souvent assez inspirante.»
    Ce que je pourrais lui reprocher est de l’ordre du détail, mais ma sensibilité ne pouvais le laisser sous silence.

    Merci de tes commentaires,
    L’Amnésique

  • À ton avis, Adorno et Horkheimer ne font pas, consciemment d’ailleurs, exactement la même « erreur » dans La Dialectique de la raison, lorsqu’ils parlent d’Ulysse comme du premier bourgeois?

    Sloterdijk, qui a été l’étudiant d’Adorno je crois, s’inscrit dans la lignée de l’École de Francfort avec ce livre, même s’il affirme qu’il n’a « l’ambition d’agrandir cet hôpital vénérable des théories critiques » (p. 20). Je suis surprise que son nom ne fut pas évoqué au colloque vendredi dernier. Je ne l’ai pas encore assez lu, mais il me semble incarner, comme un seul homme, une nouvelle théorie critique assez intéressante.

  • Existence oubliée
    Lundi, avril 28, 2008 à 3:25

    Probablement qu’Horkheimer et Adorno (peut-être plus Adorno) font la même erreur. Dans le chapitre sur Ulysse, il y a, cependant, problématisation de la bourgeoisie: Adorno ne fait que référence à la raison bourgeoise et de son implication sur l’éthos antique.
    Mon analyse sur Sloterdijk ne peut qu’être partielle, car je n’ai lu qu’un chapitre de son livre, mais de ce que j’ai pu constater, l’utilisation de la bourgeoisie n’est pas problématisée. (Ici, ce serait plus les lacunes de l’institution de s’évertuer à nous donner des passages à l’étude qu’il faudrait critiquer. Aussi le fait que je n’ai pas pris le temps de lire l’oeuvre dans sa totalité.)
    Mais, il faut aussi le dire: l’utilisation faite par Adorno n’est pas sans problème, loin de là. Si on en fait une lecture qui mise sur la nature «provoquante» de la comparaison entre Ulysse et la raison bourgeoise, nous avons là une piste de sortie. Cependant, il est aussi possible d’en faire une lecture plus historique: ce que la bourgeoisie incarne de manière absolue se trouve en germe dans la narration occidentale. Entre la provocation et l’inquiétude; voilà ce qui constitue une des forces de la théorie critique, c’est également la principale difficulté de sa compréhension.
    Il est certes possible de voir l’utilisation du concept de bourgeoisie comme une erreur et une difficulté, il est possible de la voir comme un effet réthorique. Les deux sont présents dans le texte. Il est possible que Sloterdijk l’utilise de la même façon, à partir de là ce n’est que mon ignorance qui m’empêche d’en être certain. L’impression première que j’en ai eue était loin d’être claire ou clairement problématisée.

    Au plaisir de te lire,
    L’Amnésique

  • là j’avoue ne pas tout comprendre, et ma maigre connaissance de Sloterdijk n’arrange rien, mais de ce que j’ai pu en lire :

    * il ne s’inscrit pas dans l’héritage de la théorie critique, même s’il connait très bien Adorno (par contre, je n’ai encore vu nulle part qu’il fut son étudiant), ses principales inspirations me semblent être Nietzsche et Heidegger (et non la dialectique). L’inscrire dans l’école de Francfort me semble hasardeux, il est sûrement l’ennemi intellectuel le plus vivace de Habermas en Allemagne. Je dirais que la critique dont il est question avec Sloterdijk n’a pas grand chose à voir avec celle de l’école de Francfort (même si je suis preneur de plus d’éclaircissements sur ce sujet) - donc y chercher une problématisation de la bourgeoisie serait sûrement comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

    * Adorno et Ulysse : tu proposes la provocation comme porte de sortie. Sincèrement, je pense qu’Adorno était pas du genre à provoquer, et qu’en plus le mythe d’Ulysse suit un long développement sur la transformation de la raison à travers l’émergence du mythe. Donc, on pourrait voir dans cette parabole fascinante le pinacle de la relation que propose Adorno entre mythe et raison plus qu’une provocation ou un effet rhétorique. Tu proposes sinon la piste “historique” qui rechercherait les racines du pervertissement de la raison, et celle-ci pose problème même si elle me semble proche de l’intention d’Adorno. Néanmoins, Adorno ne prend pas lui-même cette posture “historique”, il ne cherche pas à retracer l’histoire de cette dialectique, il en décrit la source dans la narration mythique comme la scission originaire entre la nature et le sujet, la médiatisation de l’expérience authentique. Personnellement, j’ai pas mal de difficultés avec ce passage même s’il m’a beaucoup donné à penser.

    * Chacun a sa lecture, c’est sûr, mais j’ai toujours vu l’Ulysse d’Adorno comme un personnage conceptuel efficace pour rendre intelligible le processus d’aliénation de la raison en œuvre dès la mythologie - soit l’intermédiation technique entre l’expérience magique et le sujet.

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