Jeudi, mai 29, 2008...00:46

Épistémologie nietzschéenne

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Ce que je vous propose ici, chers lecteurs, est probablement le texte le plus académique qui s’est donné à lire ici. Ironiquement, ce texte porte sur Nietzsche… Il fait parti d’une explication en trois moment de la pensée nietzschéenne: le nihilisme, la généalogie et le perspectivisme. Il est l’ultime moment, le moment épistémologique, celui sur le perspectivisme. J’ai décidé de le partager ici, non pas que j’en soi particulièrement fier, au contraire, je crois que c’est un texte un peu minable et certainement un peu ennuyeux. (À moins qu’on me fasse preuve du contraire, bien sûr.) J’ai décidé de le partager, donc, car il me semble avoir la qualité d’être clair: le perspectivisme est le clairons sonnant qui annonce l’arrivé de la philosophie contemporaine française: Foucault, Deleuze et autres.

Bonne Lecture,

L’Amnésique

Ioan Vredeman Vriese, L’oeil est conçu pour voir mais aussi pour viser,
Traité de perspective, XVIIe siècle.

Vouloir expliquer ce qu’est le perspectivisme c’est d’abord et avant tout dire en quoi ce dernier est révolutionnaire. Le perspectivisme est une méthode en rupture avec les méthodes qui la précède, elle est basée sur une épistémologie en rupture avec les anciennes conceptions de la connaissance. Il ne saurait y avoir de continuité entre les sciences totales, qu’elles soient sociales ou naturelles, et le perspectivisme nietzschéen. Partout, à chaque moment de son déploiement, le perspectivisme installe une cassure vive et assumée avec la philosophie classique. Là où nous pourrions voir quelques formes de continuité avec des idées modernes, là où il est impossible de parler de rupture, il faut savoir évaluer la radicalisation effectué par Nietzsche. Il faut à tout moment postuler qu’il y a cette volonté chez Nietzsche qui l’amène à vouloir laisser comme héritage une cassure : un avant Nietzsche et un après Nietzsche marquée par la rupture et la radicalisation.
Le perspectivisme est la méthode qui vise à mettre au monde le projet critique de Nietzsche. Ce projet est celui d’introduire la question du sens et des valeurs à l’intérieur de la philosophie.(1) Cependant, ces questions ne sauraient être répondues de façon absolue : Nietzsche rejette l’idée d’une totalité unique, de l’Esprit-un; sa conception vitaliste, où le monde est volonté de puissance, propose la multiplicité. Il y a plusieurs forces et plusieurs volontés en lutte, il ne peut donc y avoir de totalité unique. La rupture est donc double. D’abord avec Hegel philosophe de l’Esprit du monde mû par la Raison et de son déploiement; Nietzsche rejette à la fois cette unité, mais aussi sa transcendance, la conception vitaliste de Nietzsche est conçue dans la pure immanence. Rupture aussi avec Schopenhauer qui avait certes proposé une Weltanschauung immanente, mais un monde encore envisagé comme unitaire; il n’y a qu’une volonté. En intégrant la conception des forces, Nietzsche aboutit nécessairement à une conception plurielle de la volonté.
Sur le problème des sens et des valeurs, il est donc désormais impossible de suggérer un sens unique et des valeurs s’accordant avec la direction de ce sens, tout cela n’est que fabulation métaphysique. Le philosophe ne peut pas occuper une position extérieure au monde, l’esprit humain ne permet pas cela – il permet de s’imaginer une position transcendante, mais ne peut l’occuper; celui qui le prétend n’est pas dans le vrai – l’homme ne peut espérer embrasser la totalité et tenir un discours sur la chose telle qu’elle est, sur son « en-soi ». Le philosophe, comme tous les êtres humains, est dans le monde et son point de vue est aussi relatif que la perspective – aussi étroite ou large qu’elle puisse être – qu’il peut s’adonner à comprendre. Cette perspective n’est jamais totale, toujours relative. Selon Nietzsche, qui marque un certain retour à la pensée présocratique(ou plutôt tragique), le corps est la grande raison, l’esprit la petite raison, la perspective est à son plus large au niveau corporel. Notre corps, comme tous les corps, est limité dans le temps et dans l’espace constitue la limite de notre perspective. Mais que peut espérer la philosophie à partir de cette perspective?(2)
Le discours du philosophe ne peut que porter sur les différentes volontés, si le philosophe parle de d’autre chose que de forces ou de volontés il ne fait que les masquer car il ne regarde que les effets de ces volontés. Mais que pouvons-nous comprendre d’une volonté si elle est comprise comme fait brut? Nietzsche introduit ici deux outils : l’interprétation et l’évaluation.
Nietzsche n’est pas le premier à parler en termes de perspective, l’époque de la mort de Dieu avait déjà ouvert cette sensibilité. L’homme qui prend la place de Dieu effectue déjà cette relativisation; la pensée devient question de point de vue et le concept de vérité s’effrite à sa base. Mais les perspectivistes qui précèdent Nietzsche, Dilthey en particulier, acceptent la pluralité des perspectives, mais cherchent à tout prix à hiérarchiser ces dernières. Même Hegel conçoit l’idée des perspectives, mais il les réintègre violemment à l’Esprit en les camouflant comme des moments du déploiement de ce dernier dans le réel. Dilthey tente de concilier les perspectives entre elles : elles ne s’épuisent pas réciproquement. Les perspectives ont pour objet de comprendre et non d’expliquer; le sujet est toujours présent dans l’objet et il faut l’accepter à défaut de verser dans l’objectivisation de l’homme lui-même. Mais Nietzsche rompt avec tout cela, il n’y a pas de sujet à proprement parler, comme il n’y a pas d’objet. Il n’y a que des volontés qui interprètent des forces et évaluent des volontés. Il n’y a pas d’humanité comme objet, il n’y a que des êtres humains, mais chacun de ces êtres n’est ni identique ni unitaire. Partout où il y a unité, il y a nécessité de déconstruire et trouver la multiplicité des forces qui compose un semblant d’unité. Il faut que la science soit plus discriminante, plus distinctive : elle doit séparer. Nietzsche déstabilise également le socle sur lequel se sont appuyé toutes les épistémologies : la relation sujet/objet. Pour les positivistes, la relation sujet/objet est directe et non médiatisée, le sujet est le dépositaire du sens et de la signification de l’objet. Pour les dialecticiens, la relation sujet/objet est médiatisé par l’Esprit, le sujet pose une identité langagière à un objet et l’expérimente par la suite, dans le négatif pour aboutir à la confirmation de cette identité, le sujet doit donc imposer un concept à la chose avant d’en faire l’expérience dans le réel négatif. Pour Nietzsche, le sens est interne à la force et la volonté qui interprète tente de révéler ce sens en fonction de la signification que ce sens peut avoir pour cette volonté. C’est là un point de rupture majeur qui mettra en échec bien des volontés scientifiques.
Partout où il y a unité, il y a, ou il y a eu, un combat. Les prédécesseurs de Nietzsche voient dans l’unité l’absence de tension, Nietzsche n’y voit que des tensions. Le conflit existe et il ne faut pas que notre regard minimise cette réalité. Nous devons aiguiser nos yeux à cette réalité que nous nions, nous, hommes réactifs qui fuyons le conflit. Toute unité proposée par la science doit être dédoublée selon les volontés qui sont présentes : il y a deux humanités celle des maîtres et celle des esclaves. Il y a donc, forcément, deux interprétations, deux évaluations : celle à partir de la perspective des maîtres et celle de la perspective des esclaves. L’interprétation est donc en premier fait à partir d’un critère d’utilité pour la volonté qui interprète. Mais ce n’est pas ici l’utilité des psychologues anglais, qui parlent d’utilité seulement à partir des forces réactives.(3) L’utilité est multiple et dépend de la qualité de la volonté qui nous anime. Nous sommes dans l’obligation de relativiser les portées de la connaissance, mais nous ne pouvons pas seulement nous appuyer sur cette seule relativisation car le perspectivisme vise la critique et ne peut l’élaborer à partir de la perspective des esclaves.
Nietzsche procède donc à une ré-absolutisation de la vérité : « il n’y a qu’une seule vérité, celle qu’il n’y a pas de vérité ». La non-vérité comme ultime vérité. Il ne faut pas confondre cet énoncé avec celui de Socrate : « Je sais seulement que je ne sais rien. » À cette phrase, Nietzsche aurait plutôt répondu : « Je sais qu’il n’y a rien à savoir. » Cette ré-absolutisation de la vérité est en accord avec la première relativisation, elle la conduit à un second niveau : il n’y a pas de chose « en-soi », mais non plus de « pour-nous ». Ces fictions, qui s’annonçaient comme des vérités, sont fausses en vertu d’une mauvaise conception de l’absolu. Adorno dira à son tour : « Le tout est le non-vrai »(4) en affirmant Nietzsche et rejetant Hegel à travers le langage hégélien. Nietzsche réfute Kant : rien ne sert l’interprétation d’une perspective de l’humanité si l’on oubli les forces et les volontés. Il n’y a qu’un « pour-soi » et encore là faudrait-il qu’il y ait un individu, de ça rien de moins sûr. Il n’y a que des interprétations de forces, mais cela n’est qu’une interprétation.
Mais cette ré-absolutisation de la vérité a pour but de pouvoir discriminer la perspective des esclaves de celle des maîtres. Comment procède-t-elle? Toute science, toute connaissance, doit être au service de nos énergies vitales, de notre volonté de puissance affirmative. C’est à partir de ce critère absolu, mais immanent, que l’on peux distinguer le résultat de la première interprétation. Cette étape est celle de l’évaluation où l’on classe en noble ou en vil la valeurs du sens que nous donnons à l’existence. Le passage de l’interprétation à l’évaluation est donc possible à partir de cette ré-absolutisation qui permet la mise en place d’un arkhè qui fonde la hiérarchie des valeurs. Contrairement à Dilthey, ce ne sont plus les sens qui sont hiérarchisés, mais les valeurs issues de ces sens.
Au final, le perspectivisme débouche sur une dernière relativisation qui procède à partir de critères esthétiques. L’interprétation et l’évaluation agrandissent-elles ma nature et sa beauté? Si oui, elle est donc interprétation de maître et ouvre sur un moment créateur. Ainsi, la connaissance pour la connaissance fait place à la connaissance pour le dépassement, l’accroissement et la création. C’est cela la forme ultime de la critique : qu’elle ne soit pas une note de bas de page qui rectifie le tir, mais plutôt un outil qui ouvre les possibilités de l’existence : le marteau.
Comme le disait Spinoza en réfutant Descartes, l’essence d’un objet ne se trouve pas dans l’objet lui même mais dans l’intention qui est mue lors de son utilisation. S’il n’y a pas d’essence de la chose chez Nietzsche, la philosophie à coup de marteau n’est pas une philosophie de la volonté du marteau. Le marteau est mû par le philosophe. Comme il ne saurait y avoir aucune unité chez Nietzsche, l’utilisation du marteau par le philosophe n’est pas une, mais au moins triple. Il y a le marteau du médecin, de la volonté qui interprète, qui et abat les murs qui protègent l’unité. Il y a le maillet du juge qui sanctionne et critique tout en abatant les murs érigés au nom des valeurs. Finalement, il y a le marteau de l’artiste qui crée de nouveaux murs qui n’en sont pas des murs qui ne font pas violence à la violence de la nature. Avec ces trois marteaux, la philosophie classique doit rougir de honte elle qui désirait la vie contemplative. Nietzsche met en place la sortie de l’ascétisme vers une philosophie active. Le perspectivisme nuance tout, partout où il passe, il sème le gris qu’implique la multiplicité, mais un gris qui agit au nom d’un rouge brûlant : un rouge d’Aurore.

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1. DELEUZE, Gilles. Nietzsche et la philosophie. Paris, PUF, 2005, p.2
2. Je dois présenter mes excuses de cette question à saveur très kantienne.
3. NIETZSCHE, Friedrich. Généalogie de la morale. Paris, GF-Flammarion, 1996, pp. 35-39. (Premier traité §1 à 3)
4. ADORNO, Theodor. Minima Moralia, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2003, p. 64

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