Vendredi, août 8, 2008...17:06

Pourquoi conserver la dialectique?

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Depuis longtemps, j’ai des discussions sans queue ni tête avec des amis à propos de la dialectique. Rarement, arrivons-nous à traiter le sujet en tant que tel; le plus souvent il est question de conversation subterfuge où nous exprimons chacun des points de vue qui sont des conséquences de nos différence épistémologiques. J’accorde personnellement beaucoup d’importance à mes réflexions épistémologiques, quoique souvent je m’y perde moi-même; se laisser perde, me dis-je, est la meilleure tentative pour éventuellement expérimenter une conception épistémique. Ceux avec qui je discutent me semblent moins préoccuper par ce genre de réflexions; ce n’est pas une considération qui vient jouer dans la «qualité» du débat, mais plutôt qui rend difficile le fait de vouloir situer le terrain du débat.

Au final, je ne réussi jamais à mener le débat à partir de son coeur, mais toujours en fonction de sa périphérie. De cette perspective n’émerge que certains détails qui n’exposent jamais la rupture qui nous sépare. Cette rupture, c’est celle de la dialectique et de son abandon. Ici, ce sont nos influences intellectuelles qui nous séparent et nous forment en tant que séparés.

Pour ma part, je fais le pari de la dialectique, mais cette conception ne va pas sans critique. Et c’est là où tout achoppe: la dialectique n’a pas cessé de vivre et de changer après Hegel, mais plusieurs de ces critiques ont cesser de la penser après Hegel. La critique de Nietzsche à propos d’Hegel me semble en être une qui est juste, du moins elle est honnête, et c’est à partir de Nietzsche, entres autres, qu’Adorno et l’école de Francfort ont tenté de repenser cette dialectique. (Souvenez-vous que Hegel suivait Kant. Lui qui se proposait comme, et il fût le premier, critique. Mais sans oublier Marx qui désire, certes maladroitement remettre la dialectique «sur ses pieds». Et Freud qui à l’instar de Nietzsche accompli une première «déconstruction » du sujet, mais cependant, et cela est très important, sans abandonner le sujet comme unité de sens tant psychologique que social.) Cependant, plusieurs des critiques contemporains qui se basent sur Nietzsche font complètement abstraction de ce qui a précéder Hegel, ils l’ont mis à mort sans se demander si une autopsie était valable.

La question de la dialectique pose aussi l’inévitable détour de Marx et de son «célèbre» renversement à la fin du tome un du Capital:

[...]Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble. Chez lui elle marche sur la tête; il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie tout à fait raisonnable. […] Sous son aspect rationnel, [la dialectique] est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes, et leurs idéologies doctrinaires, parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire; parce que saisissant le mouvement même, dont toute forme ne saurait lui imposer; qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire. (1)

Ce renversement de Marx, n’en est un qu’en apparence. Chez Marx tout comme chez Hegel; l’histoire représente la même chose seule l’idée qu’elle exprime en sa finalité est imaginée différemment.

Pour Hegel, [...] Raison et vérité ne s’approche l’une de que par cette longue traversée du négatif qu’est l’histoire. L’histoire, véhicule de la Raison et de ses ruses, a pour lui un caractère dialectiquement positif, car la négativité qui y est déployée, est celle qui se dépasse elle-même: en elle la Raison fait l’expérience du négatif au moment même de le subsumer à soi, en le transcendant par sa prise en charge. Ainsi, de cette traversée historique du négatif, doit se dégager nécessairement, un triomphe graduel, douloureux, et irrésistible de la Raison. (2)

Pour ce qui est de Marx, il serait possible de reprendre en entier le dernier passage en substituant tekhnè ou «mode de production» à «Raison». C’est la substitution qu’exige le matérialisme de Marx face à l’idéalisme hégélien. Cependant, Marx conserve la même vision historique cependant il remet dans la main des hommes le pouvoir de se rendre là où ils doivent se rendre et finiront un jour ou l’autre par y arriver. L’histoire est une, qu’elle soit guidée par la dialectique du déploiement de la Raison ou bien qu’elle se déploie dans les révolution successive des modes de production qui permettent de nouvelles formes de rationalité. (Formes, qui historiquement ont toujours été des ramifications de la rationalité instrumentale ayant comme base son inextricable rapport violent au monde. Voir à ce sujet l’excellent Dialectik der Aufklärung de Horkheimer et Adorno.) C’est lorsque la dialectique s’enchevêtre dans un historicisme qui prédit une finalité a-historique et donc une sortie du rapport dialectique que nous avons avec le monde qu’elle fait gravement erreur. Tant dans sa forme hégélienne que marxienne (pour être poli) l’«esprit» dialectique qui y est déployé rêve secrètement d’un jour où il pourrait évacuer la terre car son spectre ne serait plus nécessaire dans une existence unidimensionnelle et pacifiée par le cauchemar.

La critique qui doit être faite à la dialectique doit dès lors s’articuler sur au moins deux plans: celui de l’historicisme et celui de l’identité – qui chez Hegel chercher à tout passer sous le rouleau compresseur de la Raison de façon à ce que tout devienne un, lisse et pourquoi pas même laminé. C’est ce qui sera fait dès lors par Horkheimer dès 1932 dans un des premiers textes de l’Institut für Sozialforschung : Hegel et le problème de la métaphysique (3).

Ce qui reste intéressant à constaté, c’est que là où la critique contre la dialectique s’est faite la plus virulente – la France d’après guerre – l’on a continué à faire l’amalgame facile entre dialectique et idéalisme hégélien ou encore entre dialectique et marxisme dogmatique et pourquoi pas entre dialectique et stalinisme. Parce que tant d’académicien allemand qui avait sagement collaboré au dernier Reich se réclamait de Hegel, il fallait se débarrasser de la dialectique sans procès aucun. Certes procès il y a eu parfois, mais dans des «polémiques» philologiques alors qu’il aurait plutôt dû y avoir discussion musclée – et peut-être même dénonciation – sur le terrain même où cela se jouait réellement: l’idéologie.

De surcroît, là où l’on reprend l’hégélianisme aujourd’hui c’est dans des formes purement ridicule comme celle formulée par Fukuyama quand il ramène comme un spectre l’idée de «fin de l’histoire». Mais un autre phénomène intéressant se dresse aussi du côté de ceux qui en veulent à mort à la dialectique: certains d’entre eux ne sont-ils pas justement ceux qui nous parle de la fin des grands récits et de la fin des utopies, nous régurgitant de la philosophie tiède et mal digérée, pleine de reflux acide et de bile. Évidemment, peu nombreux sont, parmi ces philosophes épris de problèmes gastrique qui ont pris la peine de s’armer de lecture avant de s’enfermer dans leur salle de bains. Ainsi, ils passent à côté des «polémiques» encore aussi déplaisante et ennuyeuse auxquels ils nous ont habitué, mais qui tentent de faire un réel effort épistémologique en réintégrant des notions comme celle de la totalité à l’intérieur de la philosophie politique. Je n’ai pas envie de m’étendre plus sur le sujet, mais j’ai l’impression qu’il est difficile – peu importe le degré de déconstruction – de pouvoir resté dans l’unidirectionnalité du positivisme et de crier à la victoire de la critique. Cela est aussi navrant que de voir un chien castré avoir un désir sexuel.

Je sais très bien que je n’ai pas encore répondu à la question annoncée par le titre de cette entrée. *Spoiler Alert!* Je n’y répondrai pas. Cette question est en fait celle qui persiste depuis les plus longtemps dans mon esprit, elle a passé l’épreuve du temps dans ce sens qu’elle n’est plus une simple curiosité, mais bien la question qui depuis près d’un an oriente toutes mes réflexions. Si son point central est épistémologique, ses ramifications s’étendent à tous les domaines.

Dans deux semaines je quitte le Québec pour m’installer en Belgique où j’approfondirai la question. C’est «mon plan» pour la prochaine année. En gros, je commence les bribes d’un projet qui, pour une fois, semble me dépasser réellement et c’est stimulant. Je me sens comme il y a très longtemps, lorsque j’étais enfant et que j’apprenais à maîtriser la flûte traversière. Cependant, j’espère que j’aurai cette fois le courage de ne pas abandonner à mi-chemin comme ce fut le cas avec la musique.

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1. MARX, Karl. Le Capital, Paris, Garnier Flammarion, 1969, pp. 583-584.
2. DE FACENDIS, Dario. Philosophie, éthique et politique dans le Gorgias de Platon, Montréal, UQÀM, 2005, p. 51.
3. HORKHEIMER, Max. Les débuts de la philosophie bourgeoise de l’histoire, Paris, Payot, pp. 137-156.


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