Si la philosophie existentielle partage énormément – en tant qu’héritière d’une longue tradition philosophique, dont la rupture qu’elle semble présente n’est jamais totale – de questionnements qui trouvent échos dans une pluralité de cultures et d’époques, je crois que quant à la forme dont elle use afin de mettre en lumière ces questionnements restent, quant à eux, extrêmement limités.
En dressant un portrait général, avec toutes les lacunes que cela peut comporter, j’affirmerais que dans une vaste majorité de cas, au sein des sociétés pré-modernes, les réponses données aux questions qui sont celles de l’existentialisme aujourd’hui étaient présentées dans un rapport dialectisant de la position de l’individu au sein de la société, du monde (compris phénoménologiquement) et de l’univers cosmique. Le cas de l’animisme est probablement le plus parlant, lui qui réussit de faire de l’immanence un moment même de la transcendentalité de l’expérience. Mais abstraction faite de l’animisme qui ne pourrait être que le miroir déformant de mon propos pour la simple raison que j’y trouve si aisément ce que j’y cherche, prenons le cas des sociétés sur la marge de la modernité; celles qui ont tant obsédées Durkheim et, dans une moindre mesure, Weber.
Durkheim posait deux types de solidarités, une pour chaque époque. Pour les sociétés pré-modernes, Durkheim qualifie la solidarité à l’oeuvre de «mécanique»; en ce qui concerne les sociétés modernes la solidarité est dite «organique». Solidarité prend, pour Durkheim, le sens de ce qui permet la cohésion sociale et ce qui permet sa reproduction dans le même. En ce qui concerne l’époque pré-moderne, l’individu confronté aux questionnements à la base de la quête de sens de la vie en général et de sa propre existence, se trouve face à une communauté organique qui lui renvoie d’emblé un réseau de signification dans lequel tout prend sens et sur lequel il se doit de prendre appuie afin d’intégrer cette même communauté. L’individu est un rouage dans un système, d’où «mécanique». (Je dis individu, si tant est qu’on puisse parler d’un individu, car nous sommes dans un schème social antérieur à la possibilité de l’auto-nomos. Sujet est plus adéquat.) Évidemment, ce moment pré-moderne en est un où le sujet croule sous le poids d’un sens déjà présent lui niant dès le départ la possibilité de partir à la quête de son propre sens. À l’inverse dans le schème marquant la société moderne, nous assistons à un renversement total du réseau de significations qui est à la base même de la possibilité d’une compréhension holiste du monde. L’individu, qui n’est plus sujet (qui n’est plus officiellement assujetti, mais avec de lourdes réserves que Marx et Freud mettrons en évidences), est maintenant libre de se lancer dans une quête beaucoup plus personnelle du sens de son existence, mais au même temps, il se confronte avec un phénomène radicalement nouveau: le fait que les catégories normatives du jugement issues d’un sensus communis n’ont plus de poigne sur un monde qui se montre de plus en plus lisse et sans friction. C’est la formulation sociologique de ce que l’on nomme le désenchantement du monde. L’individu est libre, mais a perdu tout fondement objectif qui lui permettait de se constituer une subjectivité ancrée dans un rapport objectif au monde; c’est-à-dire social, culturel et vraisemblablement cultuel.
Alors en quoi est-ce que la forme de la philosophie existentielle est problématique?
Parce que selon moi elle a comme point de départ l’absurdité que l’individu constate dans son manque de fondement vis-à-vis de son rapport au monde, sans pour autant questionner à la base le fait que ce qui fonde cette absurdité est l’abstraction philosophiquement réalisée par la classe bourgeoise par ses révolutions qui se sont montrées plus destructrices de possibilités ontiques que libératrices. S’il y a une foule de cas recensé de cosmologies qui ont comme point de départ l’absurdité de la vie sur terre, ces cosmologies tentent de faire sens de cette absurdité en invitant à construire – par la présence médiatrice d’un prisme transcendantal et holiste, c’est-à-dire symbolique – un moment commun permettant de faire sens de la vie individuelle. Selon moi, l’existentialisme moderne fait exactement l’inverse, c’est-à-dire de se baser sur une fiction philosophique réalisée par la violence (i.e. la primauté de l’individu sur le collectif – l’idéologie des droits de l’homme en est l’exemplification la plus claire) afin de faire sens du social en tant qu’entité vivante et globale qui permet d’objectiver et donc de stabiliser notre rapport au monde.
Comme la dialectique, selon Marx marchait sur la tête avec Hegel, c’est le processus d’accession au sens et à la liberté qui marche sur la tête avec l’existentialisme.
Qu’est-ce que cela implique pour l’existentialisme en tant que philosophie? Je crois que cela ne la discrédite pas le moindre du monde à partir du moment où la plupart de ces têtes d’affiches ont été (pardonnez-moi l’expression, mais c’est aussi un peu la seule philosophie qui a pu jouir d’une véritable popularité) des personnages remarquables pour une raison qui mérite d’être soulignée : leur manque total d’hypocrisie. Cela en fait des personnes vulnérables plus que toutes autres préférant se cacher derrière la solidité d’un système aussi révolutionnaire soit-il. Ainsi, celui qui voudrait venir détruire le contenu objectif de ce qu’il a à penser au sein de l’existentialisme ne fait que se donner la belle part et il faudrait le prendre pour qui il est, c’est-à-dire un carriériste n’ayant pas le moindre remord au fait qu’il est un traître à l’acte même de réflexion. Le style avec lequel a su se développer la philosophie de l’existence – et je pense ici surtout à sa proximité avec l’art – en fait néanmoins un roc sur lequel tout philosophe curieux de réfléchir son présent devra, comme la marrée montante, gagner en altitude en faisant gaffe de ne pas rester prisonnier d’une de ces nombreuses crevasses…

Un commentaire
Mercredi, juin 17, 2009 à 19:32
“Désenchantement du monde”, c’est-à-dire la révolte abstraite, après les luttes : une sorte d’insatisfaction, un vague à l’âme…
Indétermination : pastiche de commentaire sociologique.
Comprends-tu Sartre ? Et Nietzsche ?
Et Heidegger ?
Sloterdijk ?
Ce sont nos vies qui passent, notre sang qui bout ou fuit, à la fin qui fige.
Que pouvons-nous faire avant la fin ?
JP