Dimanche, mai 31, 2009...11:59

La tache

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Sur les divers objets que je possède, il est facile de savoir ceux auxquels je voue une certaine affection: tous sont maculés de café. Si un objet n’a ni tache, ni odeur de café alors il est fort probable qu’il me laisse indifférent. Quelques-unes de mes possessions résistent à cette généralisation: ceux que j’aime trop, qui me sont précieux pour une raison ou pour une autre et que je manipule avec soin tout en sachant que tôt ou tard la loi de Murphy viendra accomplir ce qui est fatalement destiné.

Aujourd’hui, alors que je lisais un des plus horribles livres qui m’ait été donné de lire, le Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein, je me suis surpris à vivre un certain plaisir. La philosophie me fait vivre plusieurs types de plaisirs, le degré zéro étant toujours le même : le plaisir de comprendre ce qui tente de s’exprimer. Je vivais donc ce degré zéro du plaisir philosophique avec Wittgenstein et je ressentais une certaine honte devant cet indigeste opuscule. Ce moment de ma vie devait rester privé, me disais-je…

À ce moment même, je renversai du café sur le livre, tache acariâtre qui consacrait pour l’éternité un plaisir qui n’avait même pas duré un instant. Quelle trahison! Je ne pouvais plus admettre devant le monde entier que Wittgenstein m’avait laissé indifférent.

Quelles infamies venais-je d’attirer sur moi?

2 commentaires

  • Comment pourrais-je résister à l’envie de te citer ce texte qui nous est si cher à Amélie et moi et qui nous accompagne partout?

    « Le bibliophile attend la beauté de livres qui n’ont pas souffert; ils doivent être neufs même quand ils sont anciens. Leur qualité intacte doit être la garantie de leur valeur; en ce sens l’attitude du bibliophile est caricaturalement bourgeoise. Le meilleur lui échappe. La vraie beauté des livres, c’est d’avoir subi des dommages; sinon, elle est pervertie en pur et simple décorum. La durée, l’immortalité se suppriment en se posant elles-mêmes. Si l’on sent cela, on déteste les livres non coupés; les vierges ne donnent pas de plaisir. »,

    Adorno, « Caprices bibliographiques », dans Notes sur la littérature

    Pour moi, ce texte fait figure de manifeste pour un rapport authentique avec le texte – autant littéraire que philosophique, d’ailleurs.


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