Il est ardu de saisir tout le décalage qui gît entre la fragilité de ce qui est affirmé par le penseur critique et la dureté de ce qui est critiqué. La fragilité des propositions visant à donner sens au monde à travers les concepts et les constellations de sens qui procèdent de ces derniers est toujours en décalage devant l’effrayante objectivité et stabilité des processus sociaux se reproduisant perpétuellement tout en reproduisant, du même souffle, la domination, la violence, la négativité qui interpelle justement le besoin d’une pensée critique. La pensée critique, voulant désensorceler l’irrationalité de ce qui a court et ouvrir le possible à dépasser sa propre impossibilité – pour paraphraser Adorno (1) –, semble donc être prise entre force et faiblesse.
L’intérêt que porte la théorie critique pour l’ouverture des possibilités n’est exprimé, par le penseur, qu’à l’intérieur de propositions subjectives qui tentent de donner sens, qui tentent de réunir en une unité multiple les diverses facettes d’une même réalité, qui tentent de coller et de maintenir ensemble ce qui a été séparée par la contradiction. Ce qui sépare, ce qui dissous, ce qui aveugle, continue tranquillement son bonhomme de chemin comme si l’histoire lui était déjà gagné faisant fi des contradictions qui se montrent de plus en plus forte, faisant la sourde oreille quand vient le temps d’écouter les souffrances bien réelles de ceux qui subissent la crise dans leur chair et leurs os, mais qui reste néanmoins prêt à tout moment à tirer la sonnette d’alarme pour que tous nous soyons occupés, affairés à s’assurer que les cotes de la bourses ne chutent pas, que le capital des banques ne se volatilise pas. L’abstraction gagne du terrain et sa force est proportionnelle à la faiblesse de notre capacité à dessiner de nouvelles constellations à proposer de nouveaux concepts qui viendraient pécher contre l’ordre de l’abstraction. Si la théorie critique est faible sur ce point, elle est cependant forte, car elle tient dans ses mains la flammes d’une raison non soumise à la peur et à l’autoconservation; si cette flamme ne peut, à elle seule, réduire en poussière les monuments de verre et de métal érigés par l’abstraction de la valeur d’échange, elle peut en revanche nous donner la force de notre conviction : la faiblesse d’un possible concret est plus souhaitable que la force d’une abstraction actualisée.
Si l’un des mystères philosophiques qui me hante le plus est de savoir pourquoi l’abstraction peut l’emporter sur la concrétion, pourquoi le discours ignorant a la puissance de convaincre autant que le discours savant ou encore de comprendre comment se fait-il que le faux triomphe sur le vrai, ce n’est pas parce que je désire me mettre à l’envers du monde et me poser comme sa victime, mais parce que devant les victimes du monde il n’est question que d’un simple constat honnête: les choses pourraient être différentes.
La force avec laquelle la théorie critique peut rendre un verdict et critique l’étant est proportionnelle avec la destruction engendrée par l’abstraction. Cependant, la réponse proposée par la théorie critique, les propositions d’ouvertures possibles ou d’ouverture sur les possibles qui ne tiennent que dans la forme singulière et subjective sans prétention à la totalité est une réponse qui parce que faible gagne en force : elle refuse toute reproduction de la violence qui l’a fait naître.
______________________________
(1) Theodor W. Adorno. «Discours sur la poésie lyrique et la société» in Notes sur la littérature, Flammarion, Paris, 1984, p.59.

30 octobre 2011 at 02:29
C’est un très beau texte William.
Louis-Thomas
1 novembre 2011 at 15:35
Merci, ça fait du bien à lire.